Tranches de vie: L'inspecteur et le médecin légiste..

Depuis toujours il avait aimé classer. D'abord observer, chercher la case, et, s'il ne savait pas, émettre des hypothèses, ce qu'il appelait hypothèser, chercher et trouver la solution, puis ranger dans la bonne case, ou en créer une nouvelle si besoin, et quand la chose était enfin rangée il éprouvait une paix intérieure qui l'envahissait par vagues concentriques en partant d'un point qu'il situait, grâce à l'observation de Pat'thanatos dans ses lentes explorations, proche de la rate.

Il avait commencé par des pierres trouvées ça et là alors qu'il allait d'un point à un autre. Il ne cherchait pas, non, les objets à classer croisaient son chemin, c'est tout, et il éprouvait alors le besoin de s'en saisir et de les classer. Il n'allait pas dans les brocantes, les marchés aux puces ou les vide-greniers à la recherche de l'objet rare. Il laissait ça à ceux qui soignaient leurs névroses avec des collections qui finissaient par les envahir et les étouffer jusqu'à en mourir intérieurement.

Après les pierres il était passé tout naturellement aux timbres, ce qui n'a rien d'original. D'ailleurs original n'était pas un qualificatif qui lui allait... La collecte de timbres s'était effondrée avec l'essor des mails et des envois groupés pour les factures. Celle des fèves, grâce à l'originalité de la confédération des boulangers-pâtissiers fonctionnait bien les trois premiers mois de l'année. Celle des pin's, elle, semblait se tarir.

Mais ce qui l'agitait le plus intérieurement, c'était le type qui était devant lui : une énigme pour lui ce Pat'thanatos. D'autres l'appelaient autrement, mais pour lui c'était Pat'thanatos . Une énigme, donc. Le gars ne parlait jamais de lui. Et en tant que policier il savait que la plupart des gens parlent d'eux. Toujours. Dans une conversation, tu avait souvent deux personnes, ou plus, qui parlent, mais très rarement au moins une personne qui écoute. Raconter ses vacances, ses enfants, ses beaux-parents, sa vision politique, ok, mais pourquoi écouter les vacances des autres, leurs enfants, leurs beaux-parents, leurs avis politiques ? Aucun intérêt.

Les seuls éléments de sa vie que l'on connaissait, c'était son amour du foot et de la musique country. C'était pas difficile à voir : un type d'un certain âge, enfin d'un âge proche de la retraite, qui se baladait toujours vêtu d'un maillot de foot et coiffé d'un magnifique Stetson vissé sur la tête, même pendant qu'il officiait en tant que médecin légiste. Il avait autant de maillots de foot (enfin des maillots publicitaires) que de couvre-chefs. Des maillots anglais véhiculant les logos de banques, de compagnies aériennes, de marques de voitures,de sites de paris sportifs, même de plus en plus des maillots avec des idéogrammes chinois intrigants, des idéogrammes qui disaient peut-être « celui qui me lit est un idiot », va savoir, ils ont peut-être le sens de l'humour ces chinois qui achètent des clubs de foot comme d'autres achètent une Audi pour montrer qu'ils ont réussi dans la vie. Des maillots allemands, espagnols, italiens, et même des français, alors qu'il disait souvent : « En france on a la meilleure équipe du monde, mais les joueurs jouent à l'étranger. Résultat : le chanpionnat m'emmerde. » Question Stetson, il y en avait aussi beaucoup : des durs, des mous, des à bords droits, d'autres à bords tombants, dans une infinité de variations beiges.

Il ne parlait donc jamais de lui. Exclusivement de foot et de son idole : Willie Nelson. Mais aussi de Merle Haggard, Emmylou Harris, Linda Ronstadt, Garth Brooks, Charlie Daniels ou Vince Gill. Et de plein d'autres, adeptes ou nom de la pedal-steel, du violon ou de l'harmonica. Mais toujours de la bonne vieille six cordes acoustique. Si on ne voulait pas passer une journée entière dans cette morgue où il faisait froid et dont l'odeur typique de désinfectant et de corps dont la vie est partie pénétrait vos vêtements et enrobait vos cheveux, si bien que l'inspecteur à chaque fois qu'il y allait, c'est à dire assez souvent, et sans doute pas mal de fois dans cette affaires de corps enterrés dans un potager, bref à chaque fois il repassait chez lui prendre une douche avec shampooing, et mettait toutes ses fringues dans la machine à laver sans passer par la panière dédiée au linge sale, et lançait un programme à haute température, en surchargeant le compartiment à adoucissant pour chasser cette putain d'odeur, donc si on ne voulait pas passer sa journée à écouter Pat'thanatos dérouler, il fallait l'interrompre rapidement.

Ne sachant rien, l’inspecteur hypothésait. Pat'thanatos était un type brillant, avec des connaissances étendues et une intelligence vive. Ses observations et ses déductions étaient parfois surprenantes, mais s'avéraient toujours justes. Dans le cas du gars Raphaël, alors que l'inspecteur pensait qu'il avait d'abord été tué, puis que le meurtrier avait placé un hérisson mort dans sa bouche pour signer son crime ou envoyer un message, le légiste avait dit d'entrée de jeu : « Vu l'état de décomposition du corps et celui du hérisson, le hérisson est mort après le corps. Le hérisson a dû entrer et se coincer les piquants dans les mâchoires, et comme ce con n'a pas pu reculer, il est mort sur place. Pourquoi il est rentré ? Tu vas voir, on va trouver un fruit... » Et Pat'thanatos avait trouvé la pomme toute rabougrie dans ce qu'il restait de la trachée artère... Mais vu la position du corps, tranquillement allongé, le type n'était pas mort asphyxié. Sans doute une rupture d'anévrisme au niveau du cerveau... » Et quelques dizaines de minutes plus tard : « Bingo ! Une pomme !»

Brillant, c'est sûr. L'inspecteur hypothésait un type qui se rend compte que le médecin perd toujours, que la mort finit toujours par prendre ceux qu'il soigne. Par contre le médecin légiste redonne de la vie à ceux qui sont mort. Il redonne de la vie à un cadavre en parlant de ses derniers instants. C’est lui qui gagne dans son combat avec la mort.

C'était une hypothèse, mais l'inspecteur ne savait toujours pas dans quelle case ranger Pat'thanatos... Et une question restait : pourquoi ne parlait-il jamais de lui ?